Le 23 juin 2016, les Britanniques décidèrent de quitter l’Union européenne. Une large partie des élites politiques, administratives, médiatiques et économiques tenta de retarder ou d’empêcher l’application de ce choix. Dix ans plus tard, le constat est difficile à ignorer : contrairement aux prophéties apocalyptiques, le Royaume-Uni ne s’est ni effondré ni isolé du monde. Plus révélateur encore, loin de réclamer un retour dans l’Union européenne, une part croissante de l’électorat britannique se tourne vers le mouvement de Nigel Farage, estimant que le Brexit était le bon choix et qu’il n’a pas encore donné tous ses fruits. En France, l’anniversaire du Brexit réveille un souvenir douloureux : celui d’un peuple qui vota lui aussi contre l’intégration européenne, mais dont le verdict fut contourné. Voilà désormais vingt et un ans que les Français n’ont plus été appelés à se prononcer directement sur leur destin collectif.

Bref rappel des faits : il y a vingt et un ans, les Français se sont exprimés clairement. Le 29 mai 2005, 54,68 % d’entre eux rejetèrent par référendum le traité établissant une Constitution pour l’Europe. Ce « non » n’était ni un accident ni un malentendu. Il exprimait le refus d’une Europe technocratique, construite sans les peuples et contre les souverainetés nationales. Ce fut un sursaut démocratique, une affirmation de liberté. Le peuple avait parlé, il s’était trompé : ce refus fut piétiné.

Depuis lors, il n’y a plus eu de référendums en France. Est-ce vraiment un hasard ? Évidemment, non. Le peuple inculte ne suivant plus les vues de son « élite », il serait dangereux de lui faire confiance, il faut donc le protéger contre lui-même, et ceux qui oseraient lui rendre sa voix ne sont que de dangereux populistes… Ils ont donc suspendu le peuple.

Georges Bernanos avait perçu très tôt la dépossession du politique au profit d’instances supranationales. En 1947, dans la France contre les robots, il posait la question essentielle pour comprendre la technocratie : « Pensez-vous que la marche de tous ces rouages économiques, étroitement dépendants les uns des autres et tournant à la vitesse de l’éclair va dépendre demain du bon plaisir des braves gens rassemblés dans les comices pour acclamer tel ou tel programme électoral ? ». La souveraineté nationale et populaire ne peut, et ne doit pas, être un obstacle aux visées des élites mondiales.

Il y a un peu plus d’une décennie, l’ancien président de la Commission européenne, Jean‑Claude Juncker, avait eu cette phrase d’une franchise brutale : « Il ne peut pas y avoir de choix démocratique contre les traités européens. »

Cette sentence, prononcée presque comme une évidence, disait tout. Elle révélait la logique profonde de la construction européenne telle qu’elle a été pensée depuis l’origine : une architecture juridique destinée à soustraire les décisions au jeu incertain de la démocratie.

Bien avant cette confession involontaire, quelqu’un avait déjà vu clairement les choses.

Dans un discours resté célèbre, prononcé à l’Assemblée nationale en 1992 lors du débat sur le traité de Maastricht, Philippe Séguin avertissait :

« Voilà trente-cinq ans que toute une oligarchie d’experts, de juges, de fonctionnaires, de gouvernants prend, au nom des peuples, sans en avoir reçu mandat, des décisions dont une formidable conspiration du silence dissimule les enjeux et minimise les conséquences. »

À l’époque, ces mots furent jugés excessifs. Alarmistes. Presque outranciers.

Pourtant, trente-cinq ans s’étaient déjà écoulés depuis les débuts de la construction européenne. Et aujourd’hui, plus de trente ans après Maastricht, il faut bien reconnaître que l’avertissement de Séguin n’a rien perdu de sa force.

Additionnés, ces deux moments dessinent une continuité claire : près de soixante-dix ans d’intégration supranationale, menée au nom des peuples sans qu’ils aient réellement voix au chapitre ; presque soixante-dix ans de destruction des nations et des peuples. Il suffit, d’ailleurs, de lire les Mémoires de Monnet pour le savoir : « Les nations souveraines du passé ne sont plus le cadre où peuvent se résoudre les problèmes du présent. Et la communauté elle-même n’est qu’une étape vers les formes d’organisation du monde de demain. »

N’oublions jamais le principe exprimé par Rivarol dans son Journal politique national des États généraux et de la Révolution de 1789 et que les élites ont fait leur : « Il y a deux vérités qu’il ne faut jamais séparer, en ce monde : que la souveraineté réside dans le peuple ; que le peuple ne doit jamais l’exercer. » La vraie grande peur des bien-pensants n’est pas la fin de l’Union européenne mais le retour de la souveraineté nationale et populaire.

Le peuple ? Aujourd’hui, on en parle comme d’une maladie. Nous vivons dans un étrange simulacre : une démocratie sans peuple. Le mot est encore sur toutes les lèvres, mais il est comme un corps sans vie. Un mot-cadavre. Un mot qu’on brandit à la télévision, dans les discours ministériels, dans les campagnes électorales… mais qu’on vide de sa substance aussitôt qu’il tente de s’incarner. Car, aujourd’hui, dire « le peuple » n’est plus neutre. C’est suspect. Cela évoque, au choix : le repli, la haine, l’ignorance, la foule manipulée, les passions tristes, les fameuses « heures les plus sombres ». Le peuple n’est plus un acteur légitime du jeu démocratique. Nous vivons désormais dans une étrange démocratie où le peuple demeure théoriquement souverain mais pratiquement suspect : suspect de ne rien comprendre à rien.

Tocqueville avait entrevu ce danger dès le XIXᵉ siècle sous le nom de « despotisme doux ». Il ne redoutait pas tant la botte du tyran que l’avènement d’un pouvoir tutélaire, paternaliste et administratif, qui prétend gouverner pour le bien des hommes tout en les éloignant progressivement de l’usage réel de leur liberté. Un pouvoir qui ne persécute pas directement le peuple mais le tient en lisière, occupé, assisté, encadré, jusqu’à lui faire perdre le goût même de décider et surtout le sens de sa propre responsabilité politique. Car le danger suprême n’est pas seulement la confiscation de la souveraineté, mais l’habitude prise de s’en décharger. Tocqueville parlait d’une « servitude douce » : une docilité tranquille où les individus, soulagés du poids de décider, consentent peu à peu à se décharger complètement des responsabilités. Cette déresponsabilisation nourrit alors le despotisme qu’elle prétend éviter : plus le citoyen renonce à exercer sa liberté, plus le pouvoir s’étend pour penser, prévoir et décider à sa place. Les citoyens continuent de voter, mais de moins en moins de choisir ; la démocratie subsiste dans les formes tandis que la souveraineté s’efface dans les faits.

L’élite hait le peuple, parce qu’elle en a peur. Parce qu’un peuple uni est capable de lui dire non. Et dire non, dans un monde de consentement obligatoire, est devenu une faute capitale. L’idéologie dominante n’est pas neutre : elle est fondamentalement anti-populaire et anti-nationale. Elle repose sur un progressisme abstrait, qui considère que le peuple est un résidu du passé, un obstacle au mondialisme. Trop enraciné, donc suspect. Trop attaché à sa culture, donc raciste. Trop français, donc arriéré. Il a voulu défiler en gilet jaune pour montrer la déshérence de la France périphérique : il s’est fait éborgner. Il a voulu sauver ses écoles et ses services publics : on lui a parlé de compétitivité. Il ose parler de patrie : on le traite de « facho » . Le peuple français n’a plus droit d’asile dans son propre pays. Il n’a plus droit de cité dans son propre récit.

Vingt et un ans plus tard : où en est la France ? Depuis 2005, l’UE a consolidé son pouvoir : traité budgétaire, règles de concurrence et libre-échange forcené au mépris du bien commun, impérialisme mondialiste démophobe et francophobe. La France, elle, s’est abîmée dans l’impuissance, la désindustrialisation, la soumission. Le peuple subit sans jamais plus avoir été concerté.

Mais un espoir se lève. La souveraineté n’est plus un gros mot. Il devient possible de critiquer l’Union européenne sans passer pour un dangereux psychopathe. Et, des critiques, elle en essuie de plus en plus nombreuses, de plus en plus fortes, de la part des Gilets jaunes et des agriculteurs, en somme de la part de la France périphérique qui se bat contre le déclassement promis par le mondialisme.

Nous n’oublierons jamais ce mépris. Nous n’oublierons jamais cette trahison.Et nous nous souviendrons toujours que le peuple, un jour, a dit « non ». Et qu’il pourrait, demain, dire « non » encore – et, cette fois, faire en sorte que ce « non » soit entendu. Malgré les interdits, le peuple refait surface. Par les fractures, par les colères, par les mémoires. Rendre au peuple sa parole, son histoire, sa souveraineté, ce n’est pas un programme. C’est un devoir. C’est le seul moyen d’éviter le chaos, la décomposition, la soumission, la mort de la France. Le vrai danger n’est pas dans la révolte du peuple mais dans sa résignation. Car le peuple, c’est la France. Sans lui, il n’y a plus que des consommateurs, des spectateurs, des variables de sondage : des données algorithmiques sans aucune âme.

Le peuple est interdit ? Alors, qu’il s’impose. Encore une fois. Méditons cette phrase de Bernanos : « On ne subit pas l’avenir, on le fait. »

Vive la France libre ! Vive les Français libres ! Vive la souveraineté nationale !

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